Écritures sociologiques d’ailleurs

Les Éditions du Net

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Orazio Maria Valastro, Écritures sociologiques d’ailleurs, Suresnes, Les Éditions du Net (Sciences Humaines), 2013, 150 p.

Orazio Maria Valastro : Sociologue et chercheur indépendant a fondé et dirige depuis 2002 la revue [email protected]@, revue internationale en sciences humaines et sociales ; docteur de recherche en sociologie à l’IRSA-CRI (Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques – Centre de Recherche sur l’Imaginaire), Université Paul Valéry Montpellier III ; dirige les Ateliers de l’imaginaire autobiographique de l’organisation de volontariat Les Étoiles dans ma poche (Catania, Italie) ; parmi ses récentes publications « Le magma constitutif de l’imaginaire social contemporain » (avec Georges Bertin, Rome, Aracne, 2013), « Biographie et mythobiographie de soi : l’imaginaire de la souffrance dans l’écriture autobiographique » (préface de Jean-Martin Rabot, Université du Minho – Portugal, Sarrebruck, Editions Universitaires Européennes, 2012).

Jean-François Marcotte : Sociologue, Gouvernement du Québec, Directeur fondateur d’Esprit Critique, Revue internationale de sociologie et de sciences sociales.

PRÉFACE

« Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor. » Albert Camus, L’envers et l’endroit.

Écrire est un geste à la fois intime et qui ouvre l’esprit vers les autres. Écrire produit du sens nouveau pour celui qui tient la plume et aussi pour ceux qui entrent en contact avec les écrits. Écrire est un acte qui se propage de manière phénoménale depuis quelques années. Plus que jamais, on écrit pour soi et pour communiquer avec les autres. Pour certaines personnes, à l’ère des communications en ligne, l’écrit remplace la parole comme premier moyen de communication avec autrui. L’utilisation contagieuse d’Internet se trouve au cœur de cette révolution du mode de communication. Bien avant le développement des médias sociaux, du Web 2.0 et des téléphones intelligents, le déploiement d’Internet offrait des possibilités nouvelles pour communiquer. Quoique le Web était conçu pour diffuser un contenu fixe et que les outils de communication comme le courrier électronique étaient conçus pour communiquer de manière essentiellement bilatérale, certaines personnes ressentaient au fond d’eux-mêmes qu’un immense potentiel était présent pour soutenir la collaboration à l’échelle internationale.

C’est dans ce contexte que la revue internationale de sociologie et de sciences sociales Esprit critique est née avec comme mission de créer un espace de réflexion ouvert à la diversité et un moyen de diffusion libre d’accès pour les chercheurs et les intervenants de partout dans le monde. Orazio Maria Valastro fut parmi les premiers à s’investir pour définir comment une réflexion collaborative pouvait prendre forme à travers les réseaux informatiques, entre des esprits provenant de plusieurs pays. La revue Esprit critique proposait un nouveau cadre, une diffusion en ligne, un accès libre et gratuit au contenu, des articles scientifiques solidement fondés sous une forme plus courte, un souci de simplification des notions complexes pour ouvrir les sciences sociales au plus grand nombre. Orazio Maria Valastro prit le processus de diffusion en charge à titre de Rédacteur en chef afin de mobiliser les auteurs et faire vivre ce projet novateur dans le domaine scientifique. Sa contribution scientifique s’incorpora aussi dans ce projet par la production d’articles sur différents sujets au cours des années suivantes.

Orazio Maria Valastro entreprit ensuite de mettre au monde un projet autour de la revue [email protected]@ ayant pour mission de développer la collaboration entre les personnes intéressées par les approches et les méthodologies qualitatives en sciences humaines et sociales. La revue [email protected]@ s’est déployée, permettant la collaboration entre de nombreux chercheurs, produisant de nombreux articles au fil des années. En parallèle, sur une période de plus d’une décennie, il a exploré le thème de l’écriture autobiographique, réalisant une thèse de doctorat et produisant de nombreux articles sur le sujet. Son expérience de la collaboration et ses talents d’animateur se sont combinés à sa passion pour ce sujet et il devint animateur de groupes d’écriture autobiographique.

En plus du sujet au cœur de cet ouvrage et de la démarche du chercheur, il y a un cheminement de vie personnelle, un engagement absolu du citoyen-chercheur-auteur, impliqué dans le développement d’espaces de dialogue et de diffusion des savoirs. Ce cheminement, qui est principalement vécu dans la communication et l’action dans la vie de tous les jours, trouve son aboutissement dans cet ouvrage en teintant l’écrit, en constituant la flamme vitale qui anime les mots qui nous sont livrés. Un esprit critique et ouvert au dialogue entre les personnes de toutes origines, de toutes cultures, de toute expérience de vie. Ce dialogue critique est intégré à sa démarche, ses paroles et ses actions se sont fixées dans le magma et la recomposition de la multiplicité des sens pour en faire émerger de nouveaux.

Il est ainsi incontournable d’aborder cet ouvrage dans ce rapport entre l’émergence d’un chercheur engagé et d’une exploration sensible et approfondie des nombreuses facettes de l’écriture autobiographique comme sujet d’étude. Par ce recueil de textes, Orazio Maria Valastro nous propose un voyage dans le temps et l’espace, dans le ressenti et l’universalité des cultures. Un voyage qui passe par une thématique qu’il sait nous ouvrir dans toutes ses dimensions. S’il arrive avec cet ouvrage à nous guider à travers les différents sentiers de cette problématique étendue, c’est qu’il s’est lui-même développé comme un explorateur, une personne qui pose des ponts et connecte les gens entre eux. On peut ainsi sentir que son analyse de l’univers de l’écriture autobiographique à travers différentes cultures se fusionne à son propre parcours, à sa propre personne.

Cet ouvrage n’est pas un texte écrit d’un seul trait. Il rassemble des textes composés sur une période de treize années et constitue ainsi le portrait d’un cheminement de vie dédié à comprendre et à grandir comme personne engagée entièrement, dans tout son être. Un cheminement qui a accompagné le déroulement de son propre cheminement intellectuel. Les textes reproduits dans cet ouvrage proviennent de ce cheminement sur plusieurs années.

Le sujet au centre de cet ouvrage est l’écriture autobiographique, c’est-à-dire une quête de sens dans les liens qui unissent les individus à la communauté par les voies de l’imaginaire. L’écriture autobiographique est une démarche individuelle de recherche de sens dans la relation de soi au monde à travers un imaginaire partagé.

L’écriture autobiographique est au départ un exercice intime, une démarche personnelle, un jeu qui se joue seul. C’est un exercice qui opère une transformation de soi et qui met l’auteur en rapport au temps et à l’espace dans son effort pour créer un récit dans une temporalité reconstituée.

L’écriture de soi est un acte d’autoformation, un processus plus ou moins organisé, construit par essais et erreurs, pour construire du sens. C’est ainsi qu’elle constitue une affirmation du pouvoir individuel de se former soi-même. C’est un processus qui mène à une autonomie, de la cristallisation de sa propre existence à la révélation de l’imbrication absolue de son être social à travers les autres. C’est un cheminement personnel pour comprendre son contexte sociohistorique, y tirer des leçons et grandir comme citoyen, une activité permet de construire du sens pour soi.

Par le récit autobiographique, une personne espère créer un lien nouveau avec ce qui est à l’extérieur de lui, ressentir des émotions qui lui confirment son existence et exister dans le monde extérieur. La narration de soi est un point de départ pour amorcer une réflexion sur l’ensemble des aspects de sa collectivité. Soulevant une pierre, l’auteur déplace légèrement l’imaginaire de sa communauté pour la repositionner de manière différente. Qu’un récit autobiographique se conclût de manière positive ou désenchantée, cette réflexion personnelle aboutit nécessairement à un nouvel état, plus réfléchi, et plus à même de fournir des solutions pour envisager l’amélioration des conditions de vie de ses congénères. L’écriture autobiographique permet à l’auteur par la création de soi dans un espace imaginaire de concrétiser l’existence du monde et sa propre existence.

S’écrire soi-même à travers les autres exprime ce désir de comprendre le monde et de trouver son propre espace de participation à la vie collective. L’écriture de soi est un acte qui vise à créer un nouveau rapport de soi aux autres, de définir les autres à travers soi et de se définir soi-même de manière mieux ancrée dans les autres. L’écriture de soi, pour créer du sens social, doit se métisser au contact de l’altérité à l’autre. C’est alors qu’elle fait progresser l’auteur dans sa quête de sens et qu’elle permet l’émergence de sens nouveaux, susceptibles de contribuer à l’édification culturelle de sa communauté.

Mais, l’auteur engendre aussi une œuvre qui, une fois écrite et diffusée publiquement, possède aussi son existence propre qui agit ensuite sur le monde de manière autonome. La narration de soi peut témoigner de l’existence d’un peuple, d’une communauté. Par exemple, un texte peut exprimer la violence de l’acculturation à travers l’expression personnelle dans la définition d’une identité collective en lien avec le passé, le présent et le futur. La narration de soi dans un espace imaginé permet l’exploration de nouvelles formes de solidarités sociales, explorant les possibles aux limites du monde vécu. Chaque personne possède la connaissance d’une expérience sensible d’un certain contexte que les autres n’ont pas la chance d’avoir connu. C’est dans la multiplication des récits auxquels les gens ont accès que chacun a la possibilité de comprendre son monde de manière plus précise.

Depuis quelques années, on voit naître une nouvelle culture de la collaboration et du partage sur l’ensemble du globe. On voit de nouveaux outils se déployer à travers le réseau Internet. Par les blogues collectifs, les wikis, les médias sociaux et le partage de contenu en licences libres, le contenu se propage, la culture collaborative se déploie. Des projets émergent en mettant la participation des citoyens au cœur du développement des communautés : laboratoires vivants, fablabs, design citoyen, … De nouveaux projets communautaires voient le jour au cœur de différents groupes et de différentes communautés. Des villes construisent leur mémoire collective à partir des écrits de leurs citoyens, de leur expérience sensible du rapport de leur vie à l’espace, au patrimoine, à travers la culture qui définit un groupe d’individus habitant un même territoire.

L’écriture de soi permet de défier l’acculturation, de créer de nouvelles solidarités, d’ajouter une parcelle de sens à la mémoire collective. À l’heure d’Internet, des médias sociaux et des wikis, des communautés documentent leur histoire partagée par les témoignages de leurs citoyens. L’écriture de soi n’est pas qu’un moyen de fixer une pensée dans un folklore d’un peuple, il s’agit aussi d’un moyen pour conduire à l’action, pour affirmer l’identité collective, pour commencer à construire le futur collectif.

Une nouvelle ère s’ouvre qui laisse place à la parole citoyenne, au partage de l’information, aux approches participatives à la collaboration en ligne. Dans ce contexte qui permet le partage des histoires de vie dans une société en réseaux, l’ouvrage d’Orazio Maria Valastro est une œuvre phare pour saisir les fondements de l’expression individuelle dans ses rapports au social.

Avec cet ouvrage, Orazio Maria Valastro nous offre un merveilleux voyage aux confins de nombreux lieux de la réflexion sur l’écriture autobiographique dans ses dimensions collectives. Une réflexion qui nous rappelle que, malgré la richesse des cultures et des identités, on retrouve une certaine universalité dans la recherche des conditions du bien-être individuel et de la formation d’une communauté épanouie.»

Jean-François Marcotte
Sociologue, Gouvernement du Québec
Directeur fondateur d’Esprit Critique
Revue internationale de sociologie et de sciences sociales

TABLE DES MATIÈRES

Préface 13
Jean-François Marcotte

Introduction : l’écriture d’un sociologue militant 19
À l’encontre d’un esprit magmatique 19
Entretenir et écrire la capacité d’imaginer des situations sociales alternatives 20
Écritures d’ailleurs militantes soutenues par le doute sociologique 24
L’objet de la sociologie n’est pas la sociologie 25
L’héros contemporain des expériences esthétiques du sens tragique de l’existence 27

Écriture littéraire et transformations symboliques 31
La narration de soi dans les nouvelles formes narratives de la littérature indienne américaine entre poésie, prose et roman 31
Sherman Alexie narrateur postmoderne de l’imaginaire social 36
Formes imaginatives et conscience d’un pardon inéluctable 41
Conclusion : l’imagination littéraire comme forme de socialisation inédite, créatrice et transformatrice du rapport au monde et aux choses du monde 42

Écrire l’étrangeté dans l’aventure pédagogique 45
Le travail autobiographique : l’accompagnateur passeur et l’écrivain de soi, s’autorisant à franchir des nouveaux lieux existentiels 45
Écritures métanoïaques : une conversion anagogique dans un nouvel état d’âme 48
Une aventure d’autoformation postmoderne : un espace reliant et enchevêtrant la destinée individuelle et le devenir du monde 51
Faire l’expérience de la narration et de l’écriture de soi : une conscience extatique aspirant à une éthique de la reliance 55

Écrire la présence de soi au monde 63
La tentation d’une logique d’exclusion de la différence dans la constitution de la conscience-monde 63
Autoproduction du discours de soi et intuition du monde par la réappropriation du bíos 66
Métamorphoser le bíos en œuvre d’art, l’arrachant au régime de la biopolitique 69
Hermès participe au processus de transformation de l’imaginaire en place 71
Le discours du sujet s’ouvre au discours de l’autre dans la conversion des consciences 75

Écrire l’imaginaire méditerranéen 79
La Sicile : terre de la mythologie gréco-romaine et de la légende arthurienne 79
L’Etna : nouvelle géographie mythique et espace oxymorique durandien 86
Le désir autobiographique : le sentiment mythique éclairé par la poétique de soi 91

Écritures et intertextualités mythiques 99
Lire et interpréter les histoires de vie dans le mouvement de l’écriture 99
Lire une société analysant des textes vivants : la capacité du sujet d’évoquer et créer son histoire 101
Intertextualités mythiques : présences et prégnances sémantiques 103
Conscience poétique et conscience mythique : syntaxes métaphoriques et sémantiques 106
Consciences et tâche poétique – mythanalytique : l’expérience des territoires existentiels et symboliques de la quête autobiographique 110

Écrire l’utopie de l’espace artistique et social 115
L’utopie qui prend corps : éducation esthétique et pédagogie symbolique 115
De l’espace-temps-utopique à l’espace-rituel-utopique : l’expérience d’un voyage émotionnel de purification 119
La puissance du récit utopique : le mécénat charismatique devient pluriel 123
L’utopie de la création artistique : pratique de transcendance entre institué et instituant 125

Le magma poétique du kaïros et le métissage de l’écriture de soi 129
La dimension énergétique de l’espace existentiel et symbolique de l’écriture autobiographique 129
Une écriture métisse de temps-espaces pouvant incorporer le chaos de l’existence 132
Une coémergence rythmique donneuse de temps et de sens 135
Retour du tragique et quête autobiographique dans le réenchantement du monde 138
Figures du cheminement de l’être de la reliance 143
Conclusions : la métanoïa du kaïros convertissant la musique du cœur en èthos tragique 146

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